26
Lorsqu’ils quittèrent la maison de Siriusgatan, il commençait à pleuvoir. Birch le raccompagna jusqu’à sa voiture. Wallander était inquiet et pressé.
— Je ne pense pas avoir jamais rencontré une veuve qui réagisse si calmement à la mort de son mari, dit Birch, mal à l’aise.
— Non, mais c’est un élément dont nous devons tenir compte.
Wallander ne prit pas la peine d’expliciter sa réponse. Il anticipait les heures à venir. Son sentiment d’urgence était très fort.
— Nous devons éplucher toutes ses affaires, à la fois à son domicile et à l’université. C’est un travail qui vous revient. Mais j’aimerais que quelqu’un d’Ystad soit présent. Ça peut nous faciliter la tâche, même si nous ne savons pas ce que nous cherchons.
— Tu ne restes pas ?
— Non. Je vais demander à Martinsson et à Svedberg de venir. Immédiatement.
Wallander prit son téléphone portable dans la voiture et composa le numéro du commissariat d’Ystad. Martinsson était là. Il lui expliqua brièvement les faits. Martinsson promit de venir tout de suite avec Svedberg. Wallander lui dit de retrouver Birch au commissariat de Lund. Il fut obligé d’épeler le nom de Birch, qui sourit.
— Je serais bien resté, dit Wallander. Mais je dois remonter le fil de cette enquête. Je soupçonne que la solution du meurtre de Blomberg s’y trouve déjà, cachée quelque part. Bien que nous ne l’ayons pas vue. La solution des trois meurtres, d’ailleurs. C’est comme si nous nous étions égarés en cours de route.
— Ce serait bien qu’il n’y ait pas d’autres victimes, conclut Birch, laconique.
Ils se séparèrent. Wallander prit la direction d’Ystad. La pluie tombait par rafales. Un avion s’apprêtait à atterrir à Sturup. Tout en conduisant, il passa mentalement en revue, pour la énième fois, toutes les données de l’enquête. Il décida aussi ce qu’il ferait en arrivant à Ystad.
Il était dix-sept heures quarante-cinq lorsqu’il se gara sur le parking du commissariat. Il s’arrêta à la réception pour demander à Ebba si Ann-Britt Höglund était là.
— Elle est revenue avec Hansson il y a une heure.
Il la trouva dans son bureau, en train de parler au téléphone. Il lui fit signe de terminer tranquillement et sortit attendre dans le couloir. Dès qu’elle eut raccroché, il entra à nouveau.
— Je propose que nous allions dans mon bureau. Il faut qu’on réfléchisse ensemble.
— J’emporte quelque chose ?
Elle indiqua d’un geste les dossiers et les documents entassés sur la table.
— Ce n’est pas nécessaire. Si on a besoin de quelque chose, tu pourras venir le chercher.
Elle le suivit dans son bureau. Wallander prévint le central qu’il ne voulait pas être dérangé. Il ne précisa pas la durée. Ce qu’il avait prévu de faire prendrait tout le temps nécessaire.
— Tu te souviens que je t’ai demandé de tout reprendre en adoptant un point de vue féminin, commença-t-il.
— C’est ce que j’ai fait.
— Bien. On va le refaire, depuis le début. C’est à cela que nous allons nous consacrer à partir de maintenant. Je suis persuadé qu’il existe un détail décisif que nous n’avons pas encore vu. Plutôt, nous l’avons vu sans le voir. Nous avons cherché dans toutes les directions, ce détail a toujours été là, mais nous sommes passés à côté. Et je suis maintenant convaincu qu’il y a une femme impliquée dans cette histoire.
— Pourquoi ?
Il lui résuma la conversation avec Kristina Blomberg. La façon dont elle avait arraché son chemisier pour leur montrer ses cicatrices.
— Tu parles d’une femme maltraitée, dit-elle. Pas d’une femme meurtrière.
— C’est peut-être la même chose. Dans tous les cas de figure, si j’ai tort, il va falloir me le prouver.
— Où commençons-nous ?
— Au commencement. Comme dans les contes. En premier lieu, quelqu’un a tendu un piège hérissé de pieux à Holger Eriksson à Lödinge. Imagine que ce quelqu’un était une femme. Que vois-tu alors ?
— Que ce n’est pas impossible. Il n’y avait rien de trop grand ni de trop lourd à transporter.
— Pourquoi a-t-elle choisi cette manière de procéder ?
— Pour donner l’impression que cela a été fait par un homme.
Wallander considéra longuement cette réponse avant de poursuivre.
— Elle a donc voulu nous entraîner sur une fausse piste ?
— Pas sûr. Elle a peut-être cherché à démontrer de quelle manière la violence peut se retourner contre son auteur. Comme un boomerang. Ou peut-être les deux à la fois, pourquoi pas ?
Wallander réfléchit. Cette explication n’était pas invraisemblable.
— Le mobile, poursuivit-il. Qui a voulu tuer Holger Eriksson ?
— C’est moins clair que dans le cas de Gösta Runfeldt. Là, au moins, on a différentes possibilités. Nous en savons encore trop peu sur Holger Eriksson. Si peu, d’ailleurs, que c’en est bizarre. Sa vie est presque entièrement cachée aux regards. Comme si cette vie était un territoire défendu.
Wallander comprit aussitôt que c’était un point important.
— Que veux-tu dire ?
— C’est simple. Nous devrions en savoir plus, sur un homme de quatre-vingts ans qui a toujours vécu en Scanie, et qui était connu dans la région. Ce n’est pas normal.
— Quelle est l’explication ?
— Je ne sais pas.
— Les gens auraient-ils peur de parler de lui ?
— Non.
— Alors ?
— Nous cherchions un mercenaire. Nous avons découvert qu’il était mort. Nous avons appris que ces gens-là se présentent souvent sous un faux nom. J’ai pensé que ce pouvait aussi être le cas de Holger Eriksson.
— Il aurait été mercenaire ?
— Je ne crois pas. Mais il a pu faire certaines choses sous un autre nom. Il n’était pas nécessairement toujours Holger Eriksson. Cela pourrait expliquer que nous en sachions si peu sur sa vie privée.
Wallander se rappela les premiers recueils de poèmes de Holger Eriksson. Ils avaient été publiés sous un pseudonyme. Par la suite, il s’était servi de son propre nom.
— J’ai du mal à le croire, dit-il. Quel serait le mobile ? Pourquoi quelqu’un a-t-il recours à un nom d’emprunt ?
— Parce qu’il se livre à quelque activité qui doit rester secrète.
Wallander la dévisagea.
— Tu veux dire qu’il aurait pu prendre un autre nom parce qu’il était homosexuel ? À une époque où il valait mieux le taire ?
— Par exemple.
Wallander hocha la tête. Il hésitait pourtant.
— Nous avons la donation à l’église du Jämtland, dit-il. Pourquoi a-t-il fait cela ? Et la femme polonaise disparue. Il y a un détail qui la rend spéciale. Tu y as pensé ?
Ann-Britt Höglund secoua la tête.
— C’est la seule femme qui soit apparue dans toute l’enquête relative à Holger Eriksson. Et il faut reconnaître que cela la rend très spéciale.
— Nous avons reçu les copies du rapport d’enquête sur sa disparition. Mais je ne pense pas que quelqu’un ait encore eu le temps de s’y atteler. En plus, elle ne figure qu’à la périphérie de l’enquête. Nous n’avons aucune preuve d’un lien entre Holger Eriksson et elle.
Wallander réagit sur-le-champ.
— C’est vrai. Il faut s’en occuper le plus vite possible. Savoir si ce lien existe.
— Qui va s’en charger ?
— Hansson. Il lit plus vite que nous tous. En plus, il découvre souvent tout de suite ce qui a de l’importance.
Elle prit note. Ils laissèrent momentanément de côté Holger Eriksson.
— Gösta Runfeldt était un homme brutal, poursuivit Wallander. Nous pouvons l’affirmer. C’est un point commun avec Holger Eriksson. Nous apprenons maintenant que c’était aussi le cas d’Eugen Blomberg. De plus, Gösta Runfeldt maltraitait sa femme. Comme Blomberg. Où cela nous mène-t-il ?
— Au fait que ce sont trois hommes enclins à la violence. Dont au moins deux ont maltraité des femmes.
— Non, objecta Wallander. Pas tout à fait. Ce sont trois hommes, dont deux ont maltraité des femmes à notre connaissance. Mais cela peut aussi valoir pour le troisième, Holger Eriksson. Nous ne le savons pas encore.
— La Polonaise ? Krista Haberman ?
— Par exemple. De plus, il se peut que Gösta Runfeldt ait assassiné sa femme. En la noyant sous la glace.
Ils sentirent tous deux qu’ils approchaient un point crucial. Wallander revint brièvement en arrière.
— Le piège hérissé de pieux, dit-il. Comment le décrirais-tu ?
— Préparé, prémédité. Un piège mortel.
— Plus que cela. Une manière lente de tuer quelqu’un.
Wallander fouilla dans les papiers éparpillés sur son bureau.
— Selon le médecin légiste de Lund, Holger Eriksson a très bien pu rester des heures ainsi, empalé sur les pieux, avant de mourir.
Il reposa le papier avec dégoût.
— Gösta Runfeldt, dit-il ensuite. Amaigri, ligoté à un arbre et étranglé. Qu’est-ce que cela nous indique ?
— Qu’il a été retenu prisonnier. Il n’a pas été empalé sur des pieux.
Wallander leva la main. Elle se tut. Il repensait à la visite au lac Stångsjön. Ils l’avaient retrouvée sous la glace.
— Se noyer sous la glace, dit-il. Je me suis toujours représenté cela comme une des choses les plus atroces qui puissent arriver à quelqu’un. Se retrouver piégé sous la glace. Ne pas pouvoir la briser. Peut-être deviner la lumière au travers.
— Une captivité sous la glace…
— Précisément. C’est exactement ce que je pense.
— Tu veux dire que le meurtrier choisirait des méthodes qui rappellent ce qui est arrivé aux femmes qu’il ou elle prétend venger ?
— Plus ou moins. C’est en tout cas une possibilité.
— Dans ce cas, la mort d’Eugen Blomberg fait plutôt écho à ce qui est arrivé à la femme de Runfeldt.
— Je sais. Peut-être pourrons-nous en comprendre la raison si nous continuons encore un moment.
Ils parlèrent de la valise. Wallander rappela une nouvelle fois l’existence du faux ongle retrouvé par Nyberg dans la forêt de Marsvinsholm.
Ils en arrivèrent à Blomberg. Le scénario se reproduisait.
— L’objectif était de le noyer, dit-elle. Mais pas trop vite. Il devait rester conscient de ce qui lui arrivait.
Wallander s’enfonça dans son fauteuil et la dévisagea.
— Dis-moi ce que tu vois.
— Un mobile de vengeance prend forme. Il s’agit en tout cas d’un possible dénominateur commun. Des hommes qui ont commis des violences à l’encontre de femmes subissent en retour une violence masculine exacerbée. Comme si on voulait les contraindre à sentir l’effet de leurs propres mains sur leur propre corps.
— C’est une bonne formule. Continue.
— On a peut-être aussi cherché à égarer nos soupçons. Nous avons mis longtemps à envisager qu’une femme puisse être impliquée. Et lorsque cette pensée nous est venue, nous l’avons aussitôt repoussée.
— Qu’est-ce qui contredit l’idée qu’une femme soit impliquée ?
— Nous en savons encore très peu. De plus, lorsque les femmes ont recours à la violence, c’est presque toujours pour se défendre ou pour défendre leurs enfants. Ce n’est pas une violence préméditée, mais un réflexe de protection instinctif. En principe, une femme ne creuse pas de pièges hérissés de pieux. Pas plus qu’elle ne retient un homme captif. Pas plus qu’elle ne jette un homme à l’eau, enfermé dans un sac.
Wallander la considérait avec attention.
— En principe, fit-il ensuite. C’est toi qui l’as dit.
— Si c’est une femme qui a fait cela, c’est une malade.
Wallander se leva et alla à la fenêtre.
— Autre chose, dit-il. Un détail qui peut démolir l’édifice que nous essayons de construire. Si vengeance il y a, elle n’est pas personnelle, mais indirecte. L’épouse de Gösta Runfeldt est morte. Celle d’Eugen Blomberg n’a pas tué son mari. Ça, j’en suis certain. Holger Eriksson n’avait pas de femme. S’il s’agit bien de vengeance et si c’est une femme, elle venge d’autres femmes, et cela paraît peu vraisemblable. Si c’était le cas, ce serait une grande première. En tout cas pour moi.
— Elle n’agit peut-être pas seule, dit Ann-Britt Höglund avec hésitation.
— À quoi penses-tu ? Des anges de la mort ? Un groupe de femmes ? Une secte ?
— Cela ne paraît pas vraisemblable.
— Non, dit Wallander. Je ne le pense pas non plus.
Il se rassit.
— Je voudrais que tu fasses l’inverse maintenant. Que tu reprennes tous les événements, un à un. Et que tu me donnes toutes les raisons qui contredisent l’hypothèse d’une femme.
— Ne vaudrait-il pas mieux attendre d’en savoir un peu plus sur ce qui est arrivé à Blomberg ?
— Peut-être. Mais je ne pense pas que nous en ayons le temps.
— Tu crois que ça risque de recommencer ?
Wallander voulait lui donner une réponse honnête. Il resta silencieux un moment.
— Il n’y a pas de commencement, dit-il enfin. Du moins pas de commencement que nous puissions discerner. Par conséquent, il n’est pas non plus vraisemblable qu’il y ait une fin. Cela peut se produire à nouveau. Et nous ne savons pas du tout dans quelle direction nous tourner.
Ils avaient atteint une impasse. Wallander sentait croître son impatience de ne pas avoir de nouvelles de Martinsson et de Svedberg. Puis il se souvint que sa ligne était bloquée. Il composa le numéro du central. Ni Martinsson ni Svedberg n’avaient appelé. Il demanda à ce qu’on lui transmette tout appel de leur part. Mais aucun autre.
— Les effractions, dit-elle soudain. Au magasin et chez Eriksson. Quel rôle jouent-elles ?
— Je ne sais pas. Pas plus que pour la flaque de sang par terre. Je croyais avoir une explication. Maintenant je ne sais plus.
— J’ai réfléchi de mon côté.
Wallander vit qu’elle était sérieuse. Il lui fit signe de poursuivre.
— Nous n’arrêtons pas de dire que nous devons distinguer ce que nous voyons réellement. Holger Eriksson a signalé une effraction au cours de laquelle rien n’a été volé. Pourquoi dans ce cas l’a-t-il signalée ?
— Je me suis posé la question moi aussi. Il a pu être choqué par le fait que quelqu’un se soit introduit chez lui.
— Dans ce cas, ça colle.
Wallander ne comprit pas aussitôt où elle voulait en venir.
— On peut imaginer que quelqu’un se soit introduit chez lui pour lui faire peur. Non pour voler.
— Un avertissement ? C’est ce que tu veux dire ?
— Oui.
— Et la boutique ?
— Gösta Runfeldt quitte son appartement. Soit il a été attiré dehors. Soit c’est le matin et il est descendu pour attendre le taxi. Il disparaît sans laisser de trace. Peut-être s’est-il rendu au magasin ? Ça ne prend que quelques minutes. La valise, il l’a laissée dans le hall d’entrée de l’immeuble. Ou alors il l’a emportée avec lui. Elle n’était pas lourde.
— Pourquoi se serait-il rendu au magasin ?
— Je ne sais pas. Il avait peut-être oublié quelque chose.
— Tu veux dire qu’il aurait été agressé à l’intérieur de la boutique ?
— Ce n’est pas une idée brillante, je sais. Mais elle m’est venue comme ça.
— Elle en vaut bien d’autres, dit Wallander.
Il la dévisagea.
— Avons-nous même pris la peine de vérifier si le sang en question pouvait être celui de Runfeldt ? demanda-t-il.
— Je ne crois pas. Dans ce cas, c’est ma faute.
— Si on devait se demander qui est responsable de toutes les erreurs commises au cours d’une enquête, on ne ferait plus que ça. Je suppose qu’il n’en reste aucune trace ?
— Je peux en parler à Vanja Andersson.
— Fais-le. Histoire d’en avoir le cœur net.
Elle se leva et quitta la pièce. Wallander était fatigué. Ils avaient eu une bonne conversation. Mais son inquiétude ne cessait de croître. Ils étaient aussi loin que possible d’un centre de gravité susceptible de donner une direction à l’enquête.
Il entendit quelqu’un hausser le ton dans le couloir. Puis il se mit à penser à Baiba. Il se força à se concentrer à nouveau sur le travail en cours. Il vit alors intérieurement le chien qu’il aurait aimé acheter. Il se leva et alla chercher un café. Quelqu’un lui demanda s’il avait eu le temps de formuler un avis sur l’association des « Amis de la hache ». Il répondit par la négative et retourna dans son bureau. Il avait cessé de pleuvoir. Les nuages formaient une couverture immobile au-dessus du château d’eau.
Le téléphone sonna. C’était Martinsson.
— Svedberg vient de revenir de l’université. Apparemment, Eugen Blomberg passait plutôt inaperçu là-bas. Ce n’était pas un chercheur très éminent, semble-t-il. Il aurait été vaguement lié à l’hôpital pédiatrique de Lund, mais sans réelles responsabilités. En fait, ses recherches se situaient à un niveau assez rudimentaire. C’est du moins ce que prétend Svedberg. Mais d’un autre côté, qu’est-ce qu’il en sait, lui, des allergies au lait ?
— Continue, dit Wallander sans chercher à dissimuler son impatience.
— J’ai du mal à comprendre qu’on puisse avoir si peu de centres d’intérêt, dans la vie. Apparemment, il s’occupait de ses histoires de lait. À part ça, rien du tout. Sauf une chose.
Wallander attendit.
— Il semblerait qu’il ait eu une liaison. J’ai retrouvé quelques lettres. Les initiales KA reviennent à plusieurs reprises. Le détail intéressant, c’est qu’elle était enceinte.
— Comment le sais-tu ?
— Par les lettres. Dans la dernière que j’ai trouvée, elle approchait du terme de la grossesse.
— La lettre est datée de quand ?
— Il n’y a pas de date. Mais elle parle d’un film qui lui a plu, à la télévision. Si je m’en souviens bien, il est passé il y a un mois, pas plus. On va vérifier, bien sûr.
— Il y a une adresse ?
— Non.
— On ne sait même pas si elle habite Lund ?
— Non. Mais elle est sans doute originaire de Scanie, vu les tournures qu’elle emploie.
— Tu as interrogé la veuve de Blomberg au sujet de cette femme ?
— C’est ce que je voulais te demander. Si je dois l’interroger là-dessus. Ou s’il vaut mieux attendre.
— Pose-lui la question, dit Wallander. Nous ne pouvons pas attendre. En plus, je soupçonne qu’elle est déjà au courant. Il nous faut le nom et l’adresse de cette femme. Le plus vite possible. Rappelle-moi dès que tu en sauras plus.
Wallander resta assis, la main sur le combiné. Il se sentait mal à l’aise. Ce que lui avait dit Martinsson lui rappelait -quelque chose.
Cela avait un lien avec Svedberg.
De quoi s’agissait-il ?
Puis il attendit que Martinsson le rappelle. Hansson apparut à la porte en disant qu’il essaierait de s’attaquer le soir même au rapport d’enquête en provenance d’Östersund.
— Il y en a onze kilos, dit-il. Juste pour ton information.
— Tu l’as pesé ? demanda Wallander, surpris.
— Moi, non. Jetpak, oui. 11,3kg en provenance du commissariat d’Östersund. Tu veux savoir combien ça a coûté ?
— Non.
Hansson disparut. Wallander commença à se curer les ongles en imaginant un labrador noir endormi au pied de son lit. Il était dix-neuf heures quarante. Toujours pas de nouvelles de Martinsson. Nyberg l’appela pour l’informer qu’il rentrait chez lui. Après avoir raccroché, Wallander se demanda pourquoi il avait pris cette peine. Pour signaler qu’on pouvait le joindre à son domicile ? Ou qu’il voulait qu’on lui fiche la paix, au contraire ?
Enfin, Martinsson le rappela.
— Elle dormait, dit-il. Je ne voulais pas la réveiller. C’est pour cela que ça a pris si longtemps.
Wallander ne fit aucun commentaire. Pour sa part, il aurait réveillé Kristina Blomberg sans une seconde d’hésitation.
— Qu’a-t-elle dit ?
— Tu avais raison. Elle savait que son mari voyait d’autres femmes. Celle-ci n’était pas la première. Mais elle ne la connaît pas. Les initiales KA ne lui disent rien.
— Sait-elle où elle habite ?
— Elle dit que non. J’aurais tendance à la croire.
— Mais s’il partait en voyage, elle devait être au courant ?
— Je lui ai posé la question. Elle a répondu qu’il ne voyageait pas. D’ailleurs, il n’avait pas de voiture. Il n’avait même pas le permis.
— Ça signifie qu’elle habite dans le coin.
— C’est aussi mon avis.
— Une femme qui répond aux initiales KA. Nous devons la retrouver. Priorité absolue. Est-ce que Birch est là ?
— Il est retourné au commissariat il y a un moment.
— Où est Svedberg ?
— Il devait parler à quelqu’un ; à l’homme qui, apparemment, connaissait le mieux Eugen Blomberg.
— Svedberg doit essayer d’identifier la femme aux initiales KA. C’est ça qui compte.
— Je ne suis pas sûr de pouvoir le joindre. Il a oublié son portable.
Wallander jura.
— La veuve de Blomberg doit savoir qui était le meilleur ami de son mari. C’est important que tu transmettes la consigne à Svedberg.
— Je vais voir ce que je peux faire.
Soudain, Wallander se rappela ce qu’il avait oublié un peu plus tôt. Mais il avait déjà raccroché. Il chercha le numéro de téléphone du commissariat de Lund. Il eut de la chance ; on lui passa Birch presque aussitôt.
— On a peut-être trouvé quelque chose, dit Wallander.
— Martinsson l’a dit à Ehrén, qui travaille avec lui à Siriusgatan. J’ai cru comprendre que nous recherchions une femme qui répondrait aux initiales KA.
— Oublie le conditionnel. C’est bien KA. Karin Andersson, Katarina Alström… Nous devons la retrouver. Il y a aussi un détail important, à mon avis.
— L’information contenue dans l’une des lettres, comme quoi elle allait bientôt accoucher ?
Birch réfléchissait vite.
— Précisément, dit Wallander. Nous devrions donc prendre contact avec la maternité de Lund. Nous renseigner sur les femmes qui ont accouché ces dernières semaines. Ou qui sont sur le point d’accoucher. Avec les initiales KA.
— Je m’en charge, dit Birch. C’est un peu délicat.
Après avoir raccroché, Wallander s’aperçut qu’il transpirait. L’enquête commençait enfin à bouger… Il sortit dans le couloir. Personne. Il sursauta en entendant sonner son téléphone. C’était Ann-Britt Höglund. Elle l’appelait de la boutique de Runfeldt.
— Il ne reste aucune trace de sang. Vanja Andersson a tout nettoyé elle-même.
— La serpillière, dit Wallander.
— Elle l’a jetée. Elle trouvait cette flaque désagréable. Et la poubelle a été vidée il y a longtemps.
Wallander savait qu’il suffisait de presque rien pour réussir une analyse de sang.
— Les chaussures, dit-il. Quelles chaussures portait-elle ce jour-là ? Il reste peut-être une trace de sang sous la semelle.
— Je vais lui poser la question.
Wallander attendit. Ann-Britt revint après quelques instants.
— Elle portait des sabots. Mais ils sont chez elle.
— Va les chercher, dit Wallander. Apporte-les ici et appelle Nyberg. Il est chez lui. Il devrait au moins pouvoir nous dire s’il y a du sang dessus.
Il raccrocha. Hamrén apparut dans l’encadrement de la porte. Wallander ne l’avait presque pas vu depuis son arrivée à Ystad. Il se demanda ce que fabriquaient les deux policiers de Malmö.
— J’ai pris la suite de Martinsson concernant les relations entre Eriksson et Runfeldt, dit Hamrén. Jusqu’à présent, ça n’a rien donné. Leurs trajectoires ne se sont sans doute jamais croisées.
— Il faut continuer, dit Wallander. C’est important. À un moment, ces enquêtes vont se recouper. J’en suis convaincu.
— Et Blomberg ?
— Lui aussi. Le contraire est tout simplement impensable.
— Depuis quand le travail de la police se base-t-il sur des conjectures ? demanda Hamrén en souriant.
— Tu as raison. Mais on espère toujours…
Hamrén tenait sa pipe à la main.
— Je vais fumer dehors, dit-il. Ça rafraîchit les neurones.
Hamrén disparut. Il était un peu plus de vingt heures. Wallander attendait des nouvelles de Svedberg. Il alla chercher un gobelet de café et quelques biscuits. Le téléphone sonna. Une communication destinée au central avait été orientée vers son bureau par erreur. À vingt heures trente, il se posta devant la porte de la cafétéria et regarda distraitement la télévision. De belles images des Comores. Où donc se trouvaient ces îles ? À vingt heures quarante-cinq, il était à nouveau dans son fauteuil. Birch téléphona pour lui annoncer qu’ils avaient commencé les recherches sur les femmes qui avaient accouché au cours des deux derniers mois, ou qui allaient accoucher dans les deux mois à venir. Jusque-là, ils n’avaient trouvé aucun nom répondant aux initiales KA. Après avoir raccroché, Wallander songea que rien ne l’empêchait de rentrer chez lui. Les autres pouvaient tout aussi bien le joindre sur son téléphone portable. Il essaya de contacter Martinsson, sans succès. Puis Svedberg le rappela. Il était vingt et une heures dix.
— Il n’y a pas de femme qui porte les initiales KA. Du moins pas à la connaissance du meilleur ami de Blomberg.
— Bien, dit Wallander sans chercher à masquer sa déception.
— Je vais rentrer maintenant, dit Svedberg. Wallander raccrocha ; le téléphone sonna aussitôt. C’était Birch.
— Je regrette, dit-il. On n’a trouvé personne avec les initiales KA. Je pense hélas que ces renseignements sont fiables.
— Merde, dit Wallander.
Ils réfléchirent tous deux quelques instants.
— Elle a pu accoucher ailleurs qu’à Lund, dit Birch enfin.
— Tu as raison. Il faudra continuer les recherches demain. Il raccrocha. Il se souvenait maintenant du détail lié à Svedberg. Un papier qui avait atterri par erreur sur son bureau. À propos d’incidents nocturnes à la maternité d’Ystad. Une affaire d’agression… et de fausse infirmière.
Il composa le numéro de portable de Svedberg, qui répondit de sa voiture.
— Où es-tu ? demanda Wallander.
— Même pas encore à Staffanstorp.
— Viens. Nous devons vérifier quelque chose ensemble.
— Oui, dit Svedberg. J’arrive.
Le trajet lui prit quarante-deux minutes. Il était vingt et une heures cinquante lorsque Svedberg apparut à la porte de son bureau.
À ce moment-là, Wallander avait déjà commencé à douter.
Le risque qu’il se soit purement et simplement trompé était trop grand.